LITTÉRATURE COMPARÉE


LITTÉRATURE COMPARÉE
LITTÉRATURE COMPARÉE

Littérature comparée ou littératures comparées? Parmi les nouvelles disciplines qui ont acquis au XXe siècle un crédit sans commune mesure avec celui qu’on leur concédait jusqu’alors, il faut compter le comparatisme. Employons provisoirement ce mot puisque les termes plus précis dont on désigne la méthode et ses résultats sont sujets à discussions parfois vives: aux limites de la querelle. C’est une litote, puisque le signataire de ces lignes se voit traité, par un comparatiste américain (en compagnie du général de Gaulle), de Hitler et de Mussolini, pour la seule mais impardonnable raison que le comparatisme et le cosmopolitisme ne signifient pas pour lui l’asservissement de quelque pays que ce soit à un impérialisme langagier, quel qu’il soit. Les incertitudes langagières expriment en l’espèce les scrupules et les doutes légitimes qui travaillent plus d’un comparatiste contemporain. Faut-il dire: la littérature comparée, ou les littératures comparées? Si l’on emploie le singulier, à quoi compare-t-on la littérature? à soi-même? à quoi d’autre? La littérature comparée serait-elle un équivalent de la littérature générale? Il semble que non, puisque certains des instituts où l’on enseigne le comparatisme s’intitulent: «de littérature générale et comparée». D’autre part, selon qu’on parle anglais, allemand, italien, français, on infléchit plus ou moins la notion de littérature comparée (au singulier) ou de littératures comparées (au pluriel): l’Allemand traitera de vergleichende Literatur , c’est-à-dire, mot à mot, de littérature comparante, avec un participe présent; l’Italien comme le Français emploieront, eux, le participe passé: letterature comparate , ou littératures comparées ; l’Américain et l’Anglais parleront plus volontiers de comparative literature sans acception de présent ou de passé. À la rigueur on pourrait prétendre que, selon qu’il s’agit de vergleichende Literatur , de letterature comparate ou de comparative literature , on met en cause la méthodologie même du comparatisme: dans un cas on insisterait sur l’action même de comparer; dans l’autre, sur les résultats de comparaisons déjà faites. Mais voici que divers comparatistes allemands adoptent die Komparatistik , pour notre littérature comparée. D’autres encore s’interrogent sur les rapports exacts entre littérature comparée, littérature générale, et littérature universelle. Lorsque Goethe, dans ses Conversations avec Eckermann , sinon invente du moins baptise la Weltliteratur , il emploie un mot composé qu’on peut aisément traduire en anglais: world literature ; en français: littérature universelle ; en russe: mirovaiia literatura . Mais cette littérature universelle (à quoi les Russes ont consacré un institut moscovite, placé sous le patronage de Maxime Gorki) ne coïncide nullement avec la littérature générale ou avec la littérature comparée: toutes les littératures universelles que nous pouvons lire se bornant à juxtaposer des monographies de littératures nationales. Tout au plus y dénicherons-nous, discrètes, ici et là, quelques allusions à des «influences» étrangères. On voit mal, du reste, comment cette littérature universelle, toujours traitée historiquement , pourrait relier historiquement la littérature grecque aux littératures pré-colombiennes, ou la littérature malgache à celle de l’Égypte ancienne. La littérature universelle ne se conçoit guère que sous forme d’une histoire universelle des littératures. Tout autre la littérature générale (en anglais general literature ), laquelle, selon ses adeptes les plus avertis, consiste à dégager de l’histoire universelle des littératures soit un petit nombre de constantes ou d’invariants (ce que sont au juste le romantisme, le classicisme, le baroque, la rhétorique, la préciosité), soit une théorie des genres: quels seraient par exemple les facteurs communs qu’on peut isoler dans le théâtre pharaonique, la tragédie grecque, les mystères du Moyen Âge français, les autos sacramentales de l’Espagne, les taziehs de l’Iran, Racine, le théâtre élisabéthain, le et le kabuki du Japon, le bunraku , le karageuz et le théâtre d’ombres de Kelantan, l’opéra pékinois et les autres variétés du théâtre chinois; bref: dans guignol et le Grand Guignol, dans Eschyle, Çakuntala , Zeami Motokyo, le Kathakali , La Mandragore et La Cerisaie . On voit que la littérature générale diffère de la littérature universelle comme un effort de synthèse par rapport à des analyses; mais, ni la littérature générale ni la littérature universelle ne coïncident avec la littérature comparée. Disons que l’étude comparée des littératures nationales, dont l’ensemble forme la littérature universelle, doit finalement nous permettre d’élaborer une littérature générale et une théorie générale de la littérature. La méthode comparatiste est celle qui nous permettra de passer d’une étude strictement analytique de chaque littérature à l’étude synthétique de la littérature en général. C’est avouer que nous sommes au commencement d’une entreprise qui demandera des décennies de labeur assidu et organisé.

1. Brève histoire du comparatisme

Le comparatisme n’est pas né au XXe siècle, ni même à la fin du XIXe siècle, époque à laquelle parurent, trop souvent pour disparaître, les premiers périodiques voués en Europe à cette discipline. L’admirable synthèse de Jean Frappier sur Littérature médiévale et littérature comparée , si elle énumère toutes les difficultés supplémentaires que doit vaincre le comparatiste qui s’attache à cette période, prouve non seulement que l’entreprise est possible, mais démontre qu’elle est nécessaire. À telle enseigne que le médiéviste Pierre Jonin a pu organiser en Avignon, depuis des années, de fructueux séminaires de comparatisme médiéval, auquel le signataire de ces lignes eut la chance de participer, pour le domaine chinois, moins souvent, hélas, qu’il ne l’aurait souhaité. Au XVIIIe siècle, lorsque Montesquieu compare les vers des langues à rythme ïambico-anapestique et ceux des langues dont le rythme favori serait plutôt trochaïco-dactylique, que fait-il qu’ébaucher une théorie comparatiste de la métrique générale? De la même façon Voltaire, un peu plus tard, lorsque, dans son Essai sur la poésie épique , il s’efforce de séparer ce qui appartient en propre au genre épique et ce qui paraît adventice, trop intimement lié par exemple aux mœurs et aux religions particulières pour appartenir à l’essence du genre dont il s’agit. Et jadis, quand les poètes latins «contaminaient» – comme on disait alors – deux ou trois pièces de la comédie grecque pour en obtenir une œuvre nationale, que faisaient-ils que du comparatisme? Plus loin de nous encore, quand se constitua l’épopée de Gilgamesh , telle qu’aujourd’hui Abed Azrié la traduit en français à partir de l’arabe, d’après un texte où se trouvent assemblés les fragments sumériens, babyloniens, assyriens, hittites et hourites de cette histoire on le voit fort répandue en des civilisations diverses, que faisait-on qu’élaborer ce que les Allemands appellent de la Stoffgeschichte (et dont ils font un des sujets privilégiés du comparatisme)? En vérité, le comparatisme est aussi vieux que la civilisation écrite: ceux-là faisaient du comparatisme sans le savoir qui, à Sumer, compilaient voilà plusieurs millénaires des dictionnaires plurilingues. Et comment traiter autrement que selon notre discipline la naissance, les vicissitudes, parfois cruelles, des littératures coréenne, japonaise, malaise, viêtnamienne, et de quasiment toutes les littératures d’Afrique asservie à divers impérialismes?

En ce siècle où les satellites transmettent partout les mêmes paroles et des images identiques, où l’on traduit de chaque langue en toute langue, où la culture est une véritable tour de Babel, la méthode comparatiste s’impose donc. C’est pourtant de nos jours que l’autarcie des régimes fascistes et que le chauvinisme totalitaire des staliniens ont essayé d’interdire toute étude comparatiste des littératures, des arts et des sciences. Ce qui n’était pas «national», Hitler le jugeait «dégénéré»; à Moscou, vers la fin de la tyrannie stalinienne, l’écrivain Fadéiev anathématisait dans La Pravda le marxiste hongrois Lukács, coupable de comparatisme; autrement, et vite (et mal) dit: un cosmopolite, un bourgeois.

Depuis 1956, par bonheur, Moscou accepte que les nations qu’elle s’est soumises ou asservies traitent les comparatistes avec un peu moins de méfiance. En 1962, un congrès se tint à Budapest, auquel furent conviés plusieurs savants du monde capitaliste, et qui confirma la renaissance de la littérature comparée dans les démocraties populaires, Albanie et Chine exceptées. Réduite jusqu’en 1956 – et plus tard encore – à grouper les savants du monde capitaliste, l’Association internationale de littérature comparée mérite désormais son nom: au bureau qui la dirige, l’Américain siège à côté du Russe, le Yougoslave près du Hongrois, le Hollandais près du Polonais, du Japonais. Certains projets de recherches comparatistes groupent désormais des savants qui appartiennent aux deux camps hier encore divisés par un non possumus réciproque. Le temps est donc propice aux réflexions sur la problématique, la méthodologie et la prospective du comparatisme.

Il l’est d’autant plus, désormais, qu’un article capital vient de paraître dans Littérature chinoise , no 3, 1982, où, pour la première fois, cette revue accorde aux travaux que depuis un demi-siècle Qian Zhongshu (K’ian Tchong-chou) accumule sur cette discipline – dont peut-être par prudence jadis et naguère encore il n’employait jamais le nom, mais les méthodes, comment donc! – une étude extrêmement élogieuse et qui, bien qu’elle ne mentionne qu’un nom de comparatiste étranger au monde chinois, celui de Jean-Marie Carré, formule toutes les idées, sans exception, pour lesquelles le signataire de cette rubrique se bat lui aussi depuis un demi-siècle. L’article qui, dès les premières lignes, affirme que le recours au comparatisme s’est en Chine opéré «depuis quelques années», commence par un résumé objectif de ce qui fut l’orientation du comparatisme européen au cours du XXe siècle: étude des «intermédiaires»; de la diffusion d’un genre et des modifications qui pour lui s’ensuivent; puis «recherches d’influences», «étude parallèle des littératures» (études qui s’étendirent jusqu’aux autres domaines de l’art). Si donc on approuve, un peu tard (mais, ici encore, mieux vaut tard que jamais), Le Théâtre étranger en Chine de Mao Dun (Mao Touen) publié en 1980, c’est aux vastes recherches de Qian Zhongshu que l’on accorde le plus de place et d’admiration. Or, après une vie de savantes recherches, que soutient-il? Que le nombre de «points où les littératures chinoise et occidentale se font écho» est véritablement «surprenant». À telle enseigne que l’on dirait «que les auteurs chinois et occidentaux se sont mutuellement plagiés». Suit un corpus d’exemples en effet probants, qui manifestent l’existence de ces fameux invariants devant lesquels tant de comparatistes européens, américains font encore une moue dédaigneuse; et qui conduisent le comparatiste chinois à conclure «qu’il existe objectivement des lois littéraires communes aux différentes nations»; que la fin dernière du comparatisme consiste à «faire connaître les lois fondamentales de toute la littérature et de toute la culture de l’humanité», c’est-à-dire à élaborer «une théorie littéraire englobant la littérature de la Chine et la littérature de l’Occident». Mieux encore, il comprend et professe que la pratique intelligente, ouverte du comparatisme reste le meilleur moyen de mettre en évidence, du même coup, «les particularités nationales de chaque littérature».

La seule réserve qu’il faudrait sans doute apporter à cet essai de première importance concerne le bref passage où Bian Ji (Pian Ki) assure que «les influences entre la littérature chinoise et la littérature occidentale sont infimes en comparaison de celles qui se manifestent entre les pays occidentaux»; contre quoi s’inscrivent les trois tomes de L’Orient philosophique publiés par le signataire de 1957 à 1959. Et depuis lors, d’autres travaux de divers comparatistes. Il y eut bel et bien, des siècles durant, une Europe chinoise, enchinosée. Peu importe cette réserve de détail. Saluons, célébrons la résipiscence et l’œuvre du courageux, du discret Qian Zhongshu.

2. Problématique du comparatisme

Quand l’avion à réaction, le tourisme indiscret, les colloques scientifiques et littéraires multiplient les contacts entre les représentants de toutes les civilisations, il devient de plus en plus difficile de rassembler et de traiter l’information relative au comparatisme. Comme c’était simple, jadis et même naguère! Du moins, comme on croyait que c’était simple! Un demi-siècle après Goethe, quand un Hongrois de ses disciples voulut définir le Dekaglottismus , c’est-à-dire les dix langues qu’il jugeait indispensables à tout comparatiste, il énuméra l’allemand, l’anglais, l’espagnol, le français, le hollandais, le hongrois, l’islandais, l’italien, le portugais, le suédois et – par-dessus le marché – le latin. Comparatisme on le voit aussi borné en son aire géographique qu’en son champ historique: rétréci aux dimensions de l’Europe occidentale, il néglige le monde slave, les domaines turco-mongol, iranien, malais, sino-tibéthain, toute l’Afrique noire, tout le monde sémitique, etc. Éliminant le grec ancien, il traite d’un sot mépris les trois mille ans des littératures sanscrite, grecque, chinoise.

Aujourd’hui, la situation est différente: alors que M. Bencheikh fonda les éphémères, hélas! Cahiers algériens de littérature comparée , rédigés en français, c’est en arabe déjà que Mohammed Ghunaymi Hil l, comparatiste égyptien, capable d’écrire en anglais The Role of Comparative Literature in Contemporary Arabic Literature Study , publie son traité d’ensemble sur cette discipline: Al Adab al-maqâran (1962). Vers le même temps, au Bengale, dans le Jadavpur Journal of Comparative Literature , certains articles sont rédigés en bengali, cependant qu’en Pologne, à /Lód ぞ, les Zagadnienia rodjazów literackich , qui s’intéressent surtout à la théorie des genres en littérature générale, sont rédigés en sept ou huit langues dont le russe et le polonais, que négligeait le Dekaglottismus . Les Japonais disposent désormais de deux revues consacrées à la littérature comparée. En hongrois, roumain, serbo-croate, tchèque, paraissent de nombreux ouvrages, plusieurs revues, et toutes sortes d’articles dont le comparatiste ne saurait se priver. Balbutiante hier encore, voilà donc une discipline qui parle aujourd’hui entre quinze et vingt langues. Supposons que Pékin renonce bientôt à son isolationnisme culturel: il faudrait aussitôt apprendre du chinois pour lire tout ce qui paraîtra là-bas touchant les influences indiennes, iraniennes, japonaises, russes, anglaises, françaises, sur la littérature et l’art chinois, ou l’action des lettres et des arts de la Chine sur le Japon, l’Iran, l’Inde, l’Europe. Or, au moment précis où se multiplient partout les travaux comparatistes, où le Pérou, les Philippines, le Chili ont des centres d’études consacrés à la littérature comparée, où le nombre des langues de travail s’accroît aussi dangereusement que celui des livres et périodiques, l’insuffisance des crédits empêche les comparatistes d’obtenir sur leur discipline les renseignements faute desquels ils ne pourront plus travailler.

Parle-t-on aujourd’hui de la «crise» du comparatisme, ce n’est pourtant pas de cela qu’on dispute, alors que c’est cela le hic! On préfère s’occuper d’une autre «crise», celle de la méthode, comme si celle-ci pouvait avant celle-là se résoudre. Mais enfin, on ne saurait nier qu’il y eut en effet une crise de la méthode comparatiste. Depuis qu’en 1958 le professeur René Wellek en discourut aux États-Unis, une part importante et pour tout dire excessive de l’activité comparante consiste à s’interroger sur la «crise du comparatisme».

De quoi s’agit-il au juste? D’une querelle byzantine, ou de l’opposition traditionnelle entre amateurs de lettres et historiens de la littérature? entre formalistes et dépouilleurs d’archives? entre esthètes et ascètes? Pour le Français Philippe Van Tieghem, lorsqu’on emploie en littérature l’adjectif comparé , on doit le vider «de toute valeur esthétique» et ne lui conférer qu’une acception historique. Même conception chez un autre Français, Jean-Marie Carré: «la littérature comparée n’est pas la comparaison littéraire»; c’est plutôt, c’est surtout (et peut-être exclusivement) l’étude «des rapports de fait qui ont existé entre Byron et Pouchkine, Goethe et Carlyle». Le comparatiste aurait le droit d’étudier les relations sexuelles entre Chopin et George Sand, ce que Molière doit à la commedia dell’arte , Corneille au Romancero del Cid , Pouchkine au siècle des Lumières, Jacopone da Todi au zadjal , les haikais de Paulhan à ceux de Bashô, mais on lui conteste celui de comparer la dramaturgie du à celle de l’opéra pékinois ou de Shakespeare. On lui permettrait l’enquête historique sur les salons et les milieux cosmopolites, sur le rôle des traducteurs dans le cheminement des idées. À la rigueur, on l’autoriserait à étudier les «thèmes», leur transmission, leurs métamorphoses, mais à condition d’exclure tout jugement de valeur, toute théorie littéraire, toute entreprise d’esthétique. En face d’une école française ainsi définie un peu cruellement (mais il y a de sa faute), se dresserait une école américaine, dégagée du positivisme gallican et plus ou moins héritière du New Criticism : soucieuse par conséquent de goût, d’analyse formelle, et fort bien disposée à l’égard de tout examen des rapports esthétiques entre littératures qui n’ont pu agir directement l’une sur l’autre (c’est la thèse que soutiennent le sinologue américain James Hightower, mais aussi le sinologue hongrois Étienne Balazs, naturalisé français).

Par bonheur, quatre ans après l’algarade de René Wellek, on put découvrir au congrès de Budapest que l’académicienne soviétique I. G. Nieoupokoieva, communiste on ne peut plus orthodoxe, adoptait une thèse identique à celle des comparatistes français, «positivistes» et «bourgeois», alors qu’un Français qui assistait à ces débats, le signataire de cet article, défendit une position qui passe pour américaine. On observait en outre que, Russes, Polonais, Tchèques, Hongrois, Roumains, de nombreux comparatistes originaires des pays «communistes» présentaient des rapports qu’on pouvait taxer de formalisme, et donc d’américanisme; c’est dire que l’opposition entre une école française et une école américaine exagère caricaturalement certains traits en effet discernables dans l’un et l’autre pays, mais qu’elle ne saurait exprimer ni une position politique ni une position nationale. Du reste, dix ans après sa première sortie sur la crise du comparatisme, René Wellek, Tchèque américanisé, convenait qu’on ne peut exercer sérieusement le comparatisme qu’en recourant à la fois, selon les cas et le besoin, à l’histoire et à la critique littéraires. Ce qui confirmait à merveille ce texte, écrit cinq ans plus tôt par un Français: «Ceux comme René Wellek aux États-Unis, et beaucoup d’autres ailleurs, n’ont pas tort, qui pensent que l’étude de l’histoire de la littérature comparée ne coïncide pas avec l’histoire comparée des littératures, que les littératures sont des systèmes de formes que l’homme ajoute à son langage naturel, et que l’étude comparée des littératures, au lieu de se borner à l’étude des rapports de fait , doit essayer de déboucher sur des valeurs, porter, pourquoi pas, des jugements de valeur , peut-être même [...] contribuer à l’élaboration de valeurs un peu moins arbitraires que celles sur quoi nous vivotons ou à cause desquelles nous sommes menacés de périr.» Autre Français, Simon Jeune estime lui aussi que le comparatisme, s’il «subit fortement» la tentation de l’histoire, ne peut renoncer ni à la théorie de la littérature, ni à s’interroger sur les raisons du plaisir esthétique, ni à l’explication des formes d’un beau texte. Autres Français, Claude Pichois et A. M. Rousseau, dans le dernier manuel paru de littérature comparée, professent que cette discipline a pour fins de «décrire, comprendre et goûter» des textes appartenant à toutes les littératures, ou encore des textes littéraires dans leurs rapports avec des œuvres d’art. Tout récemment, en Hollande, C. De Deugd célébrait donc la réconciliation des frères ennemis, et l’unité retrouvée de la méthode comparatiste. Comme Pichois et Rousseau, il se réclame de la Mimesis d’Auerbach; il aurait pu se référer aussi bien à Leo Spitzer: Linguistics and Literary History , c’est-à-dire à la bonne vieille explication de textes à la française. Même significative référence à la Mimesis dans l’ouvrage que le professeur Dim face="EU Caron" オ, de Bucarest, vient de publier sur la littérature comparée. Quant aux comparatistes japonais, naguère encore scindés en deux sous-écoles, l’une d’inspiration plutôt française, l’autre de tendance plutôt américaine, ils conviennent désormais que le comparatisme ne saurait prospérer sans l’usage constant, complémentaire, de l’histoire littéraire et de l’analyse formelle.

Sans optimisme niais, on peut espérer que c’en est fini de la querelle entre compilateurs de minutes notariées et manipulateurs de structures, entre historiens sans goût et goûteurs de grands textes. Une récente publication de Pierre Rivas, Valery Larbaud, la prose du monde , diffusée par l’université de Picardie, démontre que cet écrivain, féru de comparatisme, concluait en somme à ce propos, de façon assurément dispersée, néanmoins convaincante, comme on vient ici de le faire.

3. Méthodologie du comparatisme

Le comparatisme et sa problématique générale étant ainsi esquissés dans leur situation présente, il faut tenter d’ébaucher une méthodologie de cette discipline.

Le comparatiste aura d’autant plus d’efficacité qu’il bénéficiera d’une connaissance aussi poussée que possible des langues les plus importantes, et même des langues qui le sont moins. Certes on ne peut exiger que tous les comparatistes soient à leur aise dans une douzaine ou une quinzaine de langues; on peut du moins le souhaiter, et contribuer, par une préparation adéquate, à former des hommes qui n’en soient pas réduits aux trois ou quatre langues les plus proches de leur idiome maternel. Ce n’est pas mépriser pour autant la romanistique, la germanistique ou la slavistique, telles qu’on les enseigne dans les universités allemandes. Les étudiants allemands de romanistique peuvent devenir de très bons comparatistes dans leur domaine; de même pour ceux de germanistique ou de slavistique. Plus d’une nation qui se pique de comparatisme, la France en particulier, ferait bien de s’inspirer des méthodes allemandes. En France, hélas, sous prétexte que le français avait été la langue universelle et diplomatique de l’homme blanc, celle aussi des élites africaines ou asiatiques qui avaient subi la colonisation, l’étude des langues étrangères fut longtemps négligée. De sorte que la plupart des comparatistes français se recrutaient surtout parmi les agrégés de langues vivantes. Comme ces agrégations ne concernaient que les langues étrangères enseignées dans les collèges et lycées, nos comparatistes n’étaient guère tentés de s’intéresser aux civilisations de l’Afrique ou de l’Asie. Alors qu’aux États-Unis on organise depuis longtemps des colloques sur les relations culturelles entre l’Europe, l’Amérique et l’Asie (cf. Indiana University Conference on Oriental-Western Literary Relations , Chapel Hill, 1955, etc.) et que l’U.N.E.S.C.O. patronne une table ronde sur les relations entre les arts du Japon et ceux de l’Occident (International Round Table on the Relations between Japanese and Western Arts , T 拏ky 拏, 1969), c’est en 1970 seulement que l’université de Venise, la Fondation Cini et Paris-III ont projeté de créer en commun leur Centre d’études des relations culturelles entre l’Europe et l’Asie. Projet que le veto des étudiants communistes torpilla savamment. Pensez donc! Accepter de collaborer avec un comte italien, coupable d’aliéner une immense part de sa fortune à la culture, et notamment aux relations entre Venise, sans doute, mais aussi l’Europe tout entière et l’Asie, c’était trahir Mai-68! Aujourd’hui que leur idiome n’est plus la langue universelle, peut-on espérer que les Français consentiront à étudier les langues étrangères avec la gourmandise qui s’impose à ceux d’entre eux qui enseigneront la littérature comparée? Ou bien la France devra-t-elle ne compter que sur les juifs «cosmopolites» et les exilés politiques, ceux en particulier d’Europe centrale et orientale, que leur condition géographique, politique, culturelle condamne à savoir beaucoup de langues?

Outre des comparatistes bien formés dans les langues européennes ou indo-européennes, il faudrait prévoir désormais des savants auxquels très tôt on aurait enseigné à fond une des langues les plus importantes de chacune des grandes familles: sémitique, turco-mongole, sino-tibétaine, indo-européenne, dravidienne, etc. Moyennant quoi, nous disposerions de spécialistes capables de jeter quelques ponts entre les travaux accomplis par les comparatistes qui se seraient adonnés à l’étude minutieuse du domaine des langues romanes, ou de celui des langues slaves, etc. Rien là d’utopique. Il suffit de vouloir et de prévoir. Ainsi, par paliers et généralisations successives de l’enquête comparatiste, on s’approcherait de la littérature générale et d’une théorie générale de la littérature, lesquelles nous font toujours défaut, car elles ne sont fondées, jusqu’ici, que sur une expérience langagière trop étroite et ne sauraient par conséquent prétendre à être «générales» au sens rigoureux du terme. En attendant, et puisque la plupart de ceux qui savent les langues comme devraient le faire les comparatistes s’adonnent plutôt à la linguistique, le plus sage est d’organiser au mieux la pénurie. Au lieu de départements ou d’instituts anémiques où deux ou trois enseignants doivent couvrir en principe les rapports de chaque littérature avec toutes les autres, il faudrait organiser dans chaque pays des instituts où travailleraient en commun des spécialistes de toutes les aires langagières, de toutes les ères historiques. Ainsi recruté, chaque institut pourrait organiser un programme de recherche et par conséquent d’enseignement auquel chacun contribuerait selon sa compétence et ses goûts. S’il est un domaine où l’enseignement, quand on le coupe de la recherche, se réduit à des banalités, à des erreurs, et à des fables, c’est celui du comparatisme.

Mais, pour tirer de chacun de ces instituts tout le profit possible, il serait souhaitable que l’Association internationale de littérature comparée dressât un bilan de l’acquis, du provisoire, ainsi qu’un programme des travaux qui s’imposent, avec un ordre d’urgence. Chacune des sociétés nationales de littérature comparée serait invitée à répartir entre ses membres les tâches assignées. Peu à peu et de proche en proche, le comparatisme conquerrait et occuperait toutes les terrae incognitae .

Ce bilan et ce programme ne sauraient être élaborés avec soin aussi longtemps qu’on ne disposera pas d’une bibliographie méthodique des travaux publiés et d’un recensement exhaustif des travaux en cours (dont beaucoup trop font double ou triple emploi). Or, si riche qu’on l’imagine, aucune nation ne peut prétendre fournir à soi seule la bibliographie faute de laquelle il ne pourra y avoir de littérature générale, cette fin suprême du comparatisme. Comme cette discipline n’a pas pour objet d’empoisonner les eaux potables, de défolier les plantations, de casser les têtes, d’organiser des mutations régressives, bref d’anéantir les espèces végétales et animales en même temps que la civilisation des hommes, comme elle ne se propose que de combattre toutes les formes de chauvinisme culturel et d’enseigner le respect ou l’admiration d’autrui, aucun pays ne lui accorde le millième des crédits qu’il prodigue aux laboratoires où l’on fabrique les armes chimiques, atomiques ou biologiques.

Sinon l’U.N.E.S.C.O., qui se substituera aux nations défaillantes? qui en aura les moyens financiers? Les commissions nationales des États membres seraient chargées de rassembler dans chaque pays des matériaux qui seraient centralisés, traités, diffusés par cette organisation. Ainsi se réaliserait enfin le vœu formulé dès 1956 par Marcel Bataillon dans la Revue de littérature comparée : «pour une bibliographie internationale de littérature comparée».

Ne nous le dissimulons pas: la tâche est rude. Dans toutes les langues écrites, il faudra identifier, trier, critiquer tous les articles et tous les livres traitant directement ou indirectement de comparatisme, et ce dans l’ordre des arts comme dans celui des lettres. Voilà plus de trente ans, Paul Maury rappelait (Arts et littérature comparés ) que le comparatiste ne saurait sans préjudice séparer l’étude des arts et celle des littératures. L’Iconologie de Panofsky confirme que la littérature éclaire très souvent des tableaux ou des statues qui, faute de référence aux textes qui les fondent, restent inintelligibles. Un demi-siècle plus tôt, Émile Mâle avait déjà montré tout ce que l’imagerie des cathédrales doit à Vincent de Beauvais, à divers écrits théologiques ou encyclopédiques du Moyen Âge. Complémentairement, allez donc expliquer le Voyage en Orient de Gérard de Nerval si vous ignorez les gravures dont sortirent tant de pages? Sans familiarité avec le wagnérisme et la musique, comment discuterez-vous en connaissance de cause la prétention des symbolistes à composer en prose des «symphonies»? Des travaux comme ceux de C. S. Brown (Music and Literature ), de Léon Guichard (La Musique et les lettres au temps du romantisme ), de Thérèse Marix Spire (Les Romantiques et la musique ), dix autres encore, nous prouvent que les rapports de la musique et de la littérature n’importent pas moins que ceux des littératures avec les arts plastiques. Nul n’étudiera sérieusement les troubadours turcs s’il ignore la musique arabe et les poèmes arabo-andalous en zadjal ; mais les troubadours turcs, traduits en allemand et en anglais, nous éclaireraient sûrement les nôtres. Et qui, sans une bonne connaissance des origines de la monodie non liturgique, parlera dignement des trouvères? Autant que la chanson de geste, le lai médiéval dépend de la musique. De la même façon, en Chine, l’histoire du ci , poème libéré des formes strictes, demeure inséparable de celle des airs musicaux indiquant au poète et au lecteur de quel type de versification il s’agit en chaque espèce. Pour peu que vous ayez eu la sagesse de lire le Journal de mes mélodies , œuvre de Francis Poulenc, vous saurez que tout élève d’un professeur de chant doit «lire attentivement les poèmes» qu’un compositeur aura mis en musique; bref: se livrer à la bonne explication de texte; car le compositeur précise en l’espèce qu’ayant commencé la mélodie du premier vers d’un poème et sachant quelle serait déjà la musique du dernier, il règle les modulations «au profit direct des mots». Et le cinéma, l’escamoterez-vous? Ce cinéma qui, si souvent, traite des sujets empruntés au fond littéraire de l’espèce, et incline, parfois dangereusement, les romanciers à construire leurs ouvrages comme si ce fussent déjà des scénarios destinés à Hollywood, pour films de troisième série. Telle œuvre littéraire jadis célèbre, mais qu’on ne lisait plus guère, il suffit qu’on en tire un film à succès, et voilà cent mille nouveaux exemplaires vendus de Galsworthy, de la saga des Forsyte; qu’un metteur en scène extraie, fût-ce au prix de fâcheuses suppressions, un très beau film de l’un des romans de Thomas Hardy: Tess d’Uberville , et voici les éditeurs, les libraires de France, curieusement incurieux de ce grandissime écrivain, qui d’un coup sont reconquis, envahis non seulement par ce roman mais encore par les autres œuvres du même auteur. Et allez donc savoir au juste la valeur du film japonais Rashomon si vous n’avez pas lu les nouvelles d’Akutagawa, ce qui vous permettra de déceler dans ce film une «contamination», au sens latin du mot, de deux nouvelles que l’écrivain japonais avait choisi de traiter séparément, et comme hétérogènes; oserai-je dire incompatibles, incompossibles?

Autrement dit, comme l’histoire des lettres et celle des arts sont indissociables de l’évolution des sciences, des techniques, des religions, la bibliographie de la littérature comparée coïncide quasiment avec la bibliographie universelle.

Si bien (ou si mal) que, dans notre époque de spécialisation abrutissante, il se pourrait que le comparatiste, spécialiste du général, fût l’un des derniers tenants et mainteneurs de ce qu’on appelait jadis sans mépris la culture . Roger Caillois plaidait volontiers pour les «sciences diagonales», celles qui permettraient à l’homme de relier les domaines d’un savoir de plus en plus parcellaire. Le comparatisme sera l’une de ces disciplines diagonales: il recoupe à peu près tout. Autant dire qu’on ne naît pas comparatiste; on le devient par un désir inassouvi d’encyclopédisme, par un labeur de chaque jour. Il faudra patiemment attendre la vieillesse pour produire les meilleurs fruits. C’est à soixante-dix ans que Georges Dumézil publie le premier tome de son grand œuvre sur l’épopée indo-européenne; plus âgé encore V. M. Jirmounski quand il nous livre sa synthèse sur l’épopée d’Asie centrale. Le comparatiste n’est pas encore né qui dès trente ans aura donné toute sa mesure, ce qui arrive souvent au physicien, au poète, au mathématicien.

4. Prospective du comparatisme

Il y a là de quoi décourager plus d’un apprenti enthousiaste. À l’impossible en effet le comparatiste sera toujours tenu. C’est pourquoi on se méfie de lui, aussi bien dans le monde capitaliste que dans les pays socialistes. Pourtant, s’il reste à l’homme un avenir, le comparatiste, dont la vocation serait de tout comprendre, sinon de tout pardonner, pourrait contribuer à le reconstruire; ne serait-ce que parce qu’il condamne tous les nationalismes, au profit d’une véritable internationale des grands esprits. Dans son domaine, le «national» fait bon ménage avec le «cosmopolite», au sens complet de ce mot. Quoiqu’il se défende vivement d’être cosmopolite, J. L. Borges le fut en Argentine mieux que plus d’un professionnel du patriotisme «portègne»; qui néanmoins célébra plus fervemment son Argentine? Par malheur, les gouvernants des différentes nations n’ont pas souvent l’esprit comparatiste. Tout semble indiquer qu’ils s’opposeront férocement, longtemps encore, à son œcuménisme et à sa tolérance. Après Claudel ils répéteront: «La tolérance? Il y a des maisons pour cela.» Il faudrait par exemple obtenir un accord international sur quelques langues de travail et, si possible, sur une langue universelle. Heureux les mathématiciens qui disposent des signes de leur savoir et qui, avec deux ou trois bribes de deux ou trois langues étrangères, se «débrouillent» et se «tiennent au courant» (d’autant plus facilement qu’on leur traduit en Amérique les textes russes, en Russie, les textes américains). Dans l’ordre des sciences de l’homme, la sagesse évidemment serait d’adopter comme langue de travail la seule qui corresponde à l’idée que Descartes se faisait de la meilleure langue universelle possible: celle dont chacun pourrait prononcer les signes en son parler. Mais comme il s’agit des idéogrammes du chinois, ni les Russes ni les Américains n’accepteront cette solution raisonnable. Faudra-t-il alors choisir la langue d’une nation qui ne porte à personne ombrage et qui ne peut aspirer à la domination universelle: le suédois? le hollandais? Les grandes puissances n’en voudront pas non plus: chacune d’elles tient à imposer si possible sa propre langue, car c’est aujourd’hui le moyen le plus efficace de la colonisation. Faute pourtant d’une langue de travail, nous perdrons beaucoup de temps à lire des articles en vingt langues, et lorsque enfin nous serons prêts à devenir des comparatistes, nous serons près de mourir.

Faute d’une langue universelle qui facilite leur travail, les comparatistes devront accorder à la traduction la part importante qui lui revient dans leur discipline, et qui d’autre part s’impose dans le monde contemporain. Il se peut que la machine à traduire nous fournisse quelque jour l’information brute dont nous aurons besoin; le jour n’est pas encore proche où les machines à traduire nous permettront de lire les œuvres de poésie (et même la prose) en traductions dignes de ce nom. Il faudra donc que les comparatistes contribuent à former non pas des interprètes, certes non (c’est l’affaire de l’agence Cook), mais des traducteurs, c’est-à-dire des artistes du langage et plus grands que même les écrivains; il faudrait en former beaucoup, ce qui déjà n’est pas facile; il faudrait les payer bien, ce qui semble aujourd’hui à peu près impossible (tout traducteur sérieux gagnant beaucoup moins qu’une femme de ménage).

Autant que les traductions, et presque autant qu’une langue universelle, un dictionnaire historique, minutieusement critique et prudemment normatif de tout le vocabulaire du comparatisme devra être mené à terme et à bien dans les plus brefs délais. Une ébauche de ce travail existe en Pologne dans les Zagadnienia Rodzajów Literackich . Il faudra pousser plus outre, ce à quoi s’applique, avec une lenteur peut-être trop sage, l’équipe internationale de comparatistes qui, de son siège social bordelais, prépare le grand dictionnaire dont nous avons besoin. Moyennant quoi on aidera peut-être les hommes à se débarrasser des à-peu-près langagiers, et de tous ces mots qui ne veulent plus rien dire, à force de tant signifier. Peut-être parviendra-t-on à exorciser les démons «réalisme», «formalisme», «baroque», etc. Qu’un même mot japonais: monogatari , puisse ou doive se traduire en français, selon les cas, le dit , le conte , la geste , la nouvelle , le récit , le roman , voilà qui suggère la difficulté du travail. On en jugera en consultant les deux premiers fascicules enfin publiés du Dictionnaire international des termes littéraires , fasc. I: Académie-Autobiographie; fasc. II: Autobiographie-Bourgeois, Berne, 1979-1980. Près de vingt ans pour arriver à la lettre B...

Une fois mieux assuré de son langage, c’est-à-dire de ses outils, le comparatiste pourra participer – chacun dans son ordre, selon sa science et son goût – à des enquêtes universelles sur les grandes questions en suspens: les raisons politiques, religieuses ou langagières qui ont favorisé ou gêné tel genre littéraire dans tel pays ou dans telle langue; les motifs qui, dans telle littérature, imposent telles images privilégiées; les formes et les structures qui définissent chacun des genres; l’utilité ou non des genres, des tropes et des rimes; bref, la poétique comparée.

Dans un récent ouvrage sur La Description de la nature dans la poésie persane du XIe siècle. Inventaire et analyse des thèmes (Paris, 1969), C. H. de Fouchécour fait un effort délibéré vers la littérature comparée dont il espère servir la cause. En quoi il ne se trompe guère. Comment comparer sans profit ces thèmes, ces images aux thèmes et aux images de Baudelaire, tels qu’ils apparaissent dans les cinq tomes et les deux mille deux cents pages de la Psychologie des «Fleurs du mal» (Genève, 1964-1969), dernier des monuments érigés par Léon Bopp?

Quand ils auront élaboré leur poétique, les comparatistes pourront aider l’homme à choisir les valeurs les moins frelatées, à défaut des plus sûres. Quand tout autour de nous se décompose; que le refus de toute forme, de toute norme, se prétend la panacée, nous aurions profit à nous demander pourquoi tels et tels objets étant donnés, la table d’offrande égyptienne, la nature morte hollandaise du XVIe, le tableau français du XVIIIe les groupent de certaine façon, la même à peu près, pour produire de la beauté, ou pourquoi le dramaturge chinois qui sous la dynastie mongole écrivit son Avare trouve des scènes et des mots que Plaute avait imaginés, que Molière à son tour inventera dans sa pièce sur le même sujet.

Ce que réussissant, le comparatisme aiderait l’homme du XXe siècle à résoudre le conflit qui anime contre tout humanisme certains révolutionnaires et même certains champions de l’anthropologie. En précisant s’il se peut la notion d’invariants esthétiques – des invariants qui seraient induits d’une enquête générale et non plus déduits de théologies, de métaphysiques ou d’idéologies –, le comparatisme contribuerait à reconstruire, sur les décombres d’un humanisme vilipendé et parfois en effet condamnable, l’humanisme aujourd’hui en gésine et d’autant plus problématique qu’on ne veut plus savoir ce que ce mot veut dire: chacun l’employant à son caprice, soit pour l’identifier aux humanités gréco-latines, soit pour y célébrer ou honnir un athéisme militant, soit pour répudier le principe même de toute valeur. Plus d’un comparatiste affirma, plus d’un répète aujourd’hui, que sa discipline peut ouvrir la voie à une idée neuve de l’homme. Parce que les anthropologues s’intéressent de préférence aux sociétés qui n’ont pas élaboré de civilisation écrite, c’est au comparatisme, qui (sans mépriser, tant s’en faut, les littératures orales) s’attache aussi et jusqu’ici plus particulièrement à celles qui ont laissé des traces écrites, qu’il appartiendra de définir une idée de l’homme accompli, faute de laquelle l’homme ne sera jamais qu’un loup pour l’homme, ou qu’une larve. Étienne Balazs a raison d’écrire, dans sa Bureaucratie céleste , que l’humanisme des lettrés chinois, des junzi , se définit notamment comme «démocratie à l’intérieur d’une aristocratie»; peut-être marque-t-il trop de sévérité à l’égard de cet humanisme en assurant que, malgré tous ses mérites, il a trop négligé le min , les petits sires. Quand on se rappelle qu’un des textes fondamentaux du confucianisme au Liji , celui qui définit la conduite idéale du lettré , enseigne que: «partage, distribution, voilà les fleurs de l’humanisme», comment ne pas conclure qu’une connaissance précise de tous les humanismes, y compris celui des mandarins exécrés – trop souvent exécrables – pourrait singulièrement raviver la notion d’humanisme?

Et si, en effet, tel que nous le suggère dès maintenant le comparatisme, l’humanisme de l’avenir devait avoir pour fruit le partage et la distribution équitables de tous les biens de ce monde?

Littérature comparée branche de l'histoire littéraire qui étudie les rapports entre les littératures de différents pays ou l'évolution d'un genre ou d'un thème littéraire.

Encyclopédie Universelle. 2012.